Une étrange attirance

Trois ans ! Trente-sept mois exactement, c'est en fait ce qu'aura duré cette aventure. Peut-on encore au bout de tellement de temps appeler ça de cette manière ? Je n'en sais rien, et encore aujourd'hui en resongeant à tout ceci, j'en frémis toujours. Dès que je reviens sur cette période de mon existence, j'ai des fourmis dans les jambes, des papillons dans le ventre. Il m'arrive encore, toutes ces années après, de ressentir les vibrations que mon corps me procurait dans ces circonstances tellement particulières. Mais sans doute pour une plus grande compréhension, serait-il bon que je déroule les faits tels que je les ai vécus ; ensuite, seulement après avoir lu ceci, vous aurez le droit de juger. Mais auparavant, laissez-moi vous narrer…

— Cécilia, je fais une fête pour notre pendaison de crémaillère ; et tu es invitée, évidemment.
— Ah, ça y est ? Votre nouvelle maison est totalement aménagée ?
— Oui. Franck et moi avons beaucoup donné et bossé pour que tout soit nickel. Je peux compter sur ta présence ?
— Ben, ça dépend de la date. Tu as invité toutes les filles du bureau ?
— Tu rigoles ? Non : seulement toi et des amis de l'extérieur. Mon père aussi, qui est seul depuis le décès de maman. Mon frère Jean et des potes de mon homme. Une quinzaine de personnes, toutes triées sur le volet. Mais pas de souci, tu sais bien que mon mari t'aime beaucoup aussi. Je me demande même si je ne devrais pas en prendre ombrage…
— Hein ?
— Je rigole ! Ne fais pas cette tête… J'ai toute confiance en lui, et surtout en toi. Et puis tu m'as tellement dépannée lorsque j'étais dans la dèche… Alors c'est pas ce samedi qui vient, mais le suivant. Je tiens absolument à ce que tu sois présente. Franck et moi, nous te devons tellement !
— Enfin, Gaëlle, les amies c'est aussi dans les coups durs qu'on doit pouvoir compter sur elles. Et je suis certaine que l'inverse aurait été vrai.
— Mmm… Bon, je te colle d'office sur la liste. Un bon barbecue, quelque chose de simple et de sympa. De l'amical, tu comprends ? Nous ne sommes pas riches, mais pourtant nous voulons remercier tous ceux qui se sont associés à notre projet et qui nous ont épaulés, de quelque manière que ce soit.
— C'est gentil, mais tu ne dois pas te sentir obligée, Gaëlle…

La jeune rousse qui vient de m'inviter bosse avec moi dans l'open-space que nous partageons avec six autres filles de notre centre d'appels. Elle et moi sommes chargés des dossiers sinistres au siège de l'agence d'assurances qui nous emploie, et c'est vrai qu'elle a connu avec son Franck des jours difficiles. Je ne sais pas s'il s'est assagi, mais à plusieurs reprises elle est venue me demander un secours financier, que dans la mesure de mes maigres moyens je lui ai accordé. Gaëlle et moi sommes entrées le même jour dans cette boîte, et tout de suite entre nous ça a collé. Son mari, sans doute plus dépensier et un zeste joueur, semble avoir laissé désormais de côté son vice du jeu. Je le souhaite vivement pour cette chic fille de vingt-six ans que j'adore.

Et dans les jours qui suivent, je me creuse la cervelle à la recherche d'un cadeau utile pour décorer leur demeure toute neuve. Elle n'a pas, comme il est possible de le faire, mis de liste en ligne sur sa page du réseau social que nous partageons ; donc je dois me débrouiller. Finalement, je dégotte un superbe cadre que le vendeur m'emballe. Un joli paysage orné de roses ; je sais que la belle rouquine est folle de ces fleurs. Et c'est donc avec mon encombrant paquet, une bouteille de vodka ainsi qu'un bouquet que je débarque chez eux le fameux samedi soir de la fête. Dès que je sors le cadre du coffre de ma voiture, le type qui vient à ma rescousse est sans doute plus âgé que moi de quinze ou vingt ans.

— Madame, laissez-moi vous aider. Vous me semblez lourdement chargée.
— Gaëlle et Franck sont mes amis, alors j'ai un présent pour tous les deux et un pour la maison.
— Ah, vous devez être Cécilia… Ma fille ne tarit pas d'éloges sur sa collègue de travail. Je me présente : Grégoire, le papa de Gaëlle.
— D'accord. Eh bien, je suis ravie de mettre un visage sur un prénom qui revient souvent dans la bouche de votre fille. Enchantée donc, Grégoire… Inutile que je me présente puisque vous savez déjà qui je suis. Merci pour le coup de main !
— Mais ça me paraît normal. Je crois que vous êtes venue en aide à plusieurs reprises à nos tourtereaux. Je vous avoue que j'avais quelques doutes sur les capacités de Franck à rendre ma petite heureuse ; alors je suis assez satisfait de m'être trompé sur son compte. Venez ! Allons déposer tout ceci avec les présents qui ornent déjà tout un coin de la salle à manger.
— Mmm…

Je suis donc le bonhomme qui me fait visiter la maison, sa fille étant occupée à préparer quelques plats de salades achetés chez un traiteur local. Le plus gros du repas devant passer sur le grill ou la plancha, c'est le domaine du maître des lieux. J'écoute Grégoire qui me fait un état des lieux détaillé. Il faut dire que si j'ai bien tout enregistré, il a activement participé à la construction de cette demeure fort agréable. Arrivée dans la cuisine, je salue la maîtresse de maison qui semble un peu dépassée par les événements ; elle ne s'attarde pas trop en parlottes, les derniers invités devant arriver incessamment.

— Je vois, ma belle, que papa s'occupe de toi ; c'est juste parfait. Fais gaffe, parce que c'est un vrai dragueur depuis qu'il est seul !
— Merci du conseil, Gaëlle ; je vais prendre toutes mes précautions.

Son père et moi rions. Elle aussi avant de se replonger dans le dressage et la présentation de ses plats. Franck, lui, est aussi actif sur la pelouse, et une fumée épaisse se dégage déjà du barbecue. Nous nous faisons une bise et Grégoire, comme s'il était chez lui, me propose un rafraîchissement.

— Venez, Cécilia, allons prendre un verre puisque nous ne sommes pas très utiles ; il est tout aussi inutile de rester dans les jambes de ceux qui travaillent à nous recevoir. Vous prendrez quoi ?
— Ben… un truc pas trop fort. J'ai un peu de mal avec l'alcool. Et puis… la soirée n'est pas encore entamée, ça pourrait faire mauvais genre de m'enivrer trop rapidement. De plus je conduis, et je tiens à mes douze points.
— C'est bien ! Mais pour m'accompagner ? Je ne voudrais pas avoir l'air de picoler tout seul dans mon coin et… je ne connais que peu d'invités qui sont déjà là ou en passe d'arriver.
— Vu de cette manière… mais juste un doigt, s'il vous plaît.
— De ceci ?
— C'est quoi au juste ?
— Un punch à la mirabelle… de l'eau gazeuse, du sucre, et de la mirabelle.
— C'est bon, ces fruits-là ?
— Oui… goûtez ; vous m'en direz des nouvelles !

Il me tend un verre au liquide transparent, au fond duquel il fait glisser une belle boule d'or. Elle macère dans son jus, et c'est vrai qu'en bouche, c'est excellent ! Je goûte, et je dois admettre que j'aime énormément. Mais Grégoire me met immédiatement en garde à la seconde gorgée :

— Attention, jolie dame : c'est très bon, mais traître aussi.
— Traître ? Qu'entendez-vous par là ?
— La mirabelle, c'est de l'eau de vie. Et plutôt forte, même. Alors sous ses airs de douceur, vous avez dans le verre un cocktail assez… explosif. Du style gentil en bouche, mais très nerveux dans les veines. Le retour de bâton est surprenant.
— … ? Vous voulez dire que ça saoule sans en avoir l'air ?
— C'est exactement ça ; une définition parfaite de ce punch. Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être. Mais vous savez cela, je suppose…

Le bonhomme est quelque part énigmatique, et nous trinquons comme deux vieux copains, sans trop nous soucier de l'agitation qui anime le jardin. Le parc est grand, boisé, et la musique douce que distillent des baffles discrets autour d'une longue table me semble un peu enjôleuse. En tout cas, elle est propice à envoûter, et sûrement choisie dans le but de faire danser les invités. Le repas est cool, et Jean – le frère de Gaëlle – vient comme par hasard s'installer à mes côtés plusieurs fois au cours de la soirée. Grégoire, lui, est au four et au moulin, trait d'union entre tous ces gens qui ne se connaissent pas forcément. En revanche, je surprends à diverses reprises ses regards qui reviennent sur moi.

Bon ! Pas de quoi m'alarmer puisque, après le premier punch, malgré tous mes efforts pour rester sobre, j'ai dû en ingurgiter un ou deux supplémentaires, alliés à quelques verres d'un rosé bien frais au cours du repas. Ce qui fait que du coup, je ne le suis plus tellement fraîche, moi ! Je digère gentiment dans un petit coin, les fesses sur un banc posé là fort à propos. Et sur la pelouse, les couples amis de mes hôtes dansent lascivement. Seule, c'est difficile de jamboter un peu. Je suis donc surprise en pleine réflexion par l'ombre qui se profile à mes côtés.

— Eh bien, Cécilia ? Vous voici bien isolée et songeuse, on dirait. Personne pour vous faire danser ? Les deux ou trois célibataires copains de Franck sont-ils si aveugles qu'ils ne vous invitent pas ? Si j'avais leur âge, ou vingt ans de moins…
— … !

Je tourne le visage vers le bonhomme. Je suis légèrement pompette et me retiens tout juste de lui balancer que vingt ans plus tôt, sa femme lui serait sans doute tombée sur le paletot pour lui passer le goût de draguer une jeunette. Mais comme je me borne à un sourire poli, il prend cela pour une invitation à s'asseoir au bout du long siège de bois.

— Vous savez, Cécilia, que c'est mon œuvre, ce banc ?
— Votre œuvre, Grégoire ? Qu'est-ce à dire ?
— Je l'ai fabriqué de mes mains… j'aime travailler le bois et j'adore usiner dans mon atelier des objets du quotidien. D'autres moins courants également.
— Ah ? C'est chouette, donc. Je comprends mieux pourquoi vous avez l'air d'être chez vous, dans les murs de votre fille. Vous les avez grandement aidés, n'est-ce pas ? Un bon bricoleur, c'est forcément un plus pour des jeunes gens qui construisent leur nid.
— Si j'osais… vous savez danser, jeune femme ?
— Oui, mais… je fais tapisserie depuis le début de soirée.
— Alors venez ! Je vais vous montrer que les vieux ont encore quelques beaux restes, et ça fait si longtemps que je n'ai plus guinché… Venez, Cécilia !

En temps normal je refuserais de suivre ce type pour aller me trémousser sur la pelouse en harmonie avec les accords que nous balance la musique. Mais là, j'avoue que mes neurones sont plus que perturbés par un abus d'alcool. Oh, je ne suis pas ivre au sens propre du terme, mais plutôt euphorique, désinhibée par un verre de trop dans le nez. Et mon Dieu, Grégoire est un excellent cavalier. Nous caracolons sur une série de slows, et c'est sans doute ma pomme qui doit surveiller mes pas pour ne pas lui écraser les orteils. Puis viennent des javas, et là je peux admirer la dextérité du gaillard. Nos déhanchements tantôt lents ou plus énergiques nous donnent soif, alors il me propose de trinquer de nouveau.

— Ça donne soif de se démener comme de beaux diables. Vous voulez boire un verre ?
— Oui, mais un simple jus de fruit parce que je vais bientôt rentrer. Il se fait tard.
— Je peux aussi vous héberger pour la nuit, si vous avez trop bu : j'habite à trois minutes à pied de chez Gaëlle, ce qui explique que j'ai passé beaucoup de temps à bricoler ici. Et puis ce serait une très bonne occasion pour visiter mon atelier et certaines de mes créations.
— Ah ? Je ne suis pas certaine que ce soit une si bonne idée.
— Oh, vous ne risquez rien : je suis inoffensif. Et il est un endroit chez moi qui, pardonnez-moi l'expression, est de plus en plus urinaire et de moins en moins… génital !

Cette phrase m'est lancée avec humour, et j'éclate de rire en sirotant un fond de rosé plus que réchauffé. Lorsqu'il me réinvite pour d'autres rondes en duo, je prétexte une certaine lassitude pour refuser. Il reste braqué sur son idée de me garder pour dormir. Et après tout, il a sans doute raison : mon permis de conduire vaut bien quelques heures perdues chez un vieux danseur un peu illuminé. Avant de partir, je tiens pourtant à saluer les propriétaires de cette jolie demeure que nous baptisons de notre présence. Et un bisou à Gaëlle et Franck, sans pour cela leur révéler que leur père et beau-père m'a gentiment invitée à dormir chez lui. Je quitte donc cette fête, et alors que je me dirige vers le parking je suis rattrapée par Grégoire.

— Attendez-moi ! Je ne vous laisse pas repartir. Donnez-moi vos clés de voiture et je vous emmène jusque chez moi.
— Mais je peux conduire…
— Allons ! Ne faites pas l'enfant. Je vous parie que si vous soufflez, le ballon vire au jaune.
— Pardon ?
— Laquelle est la vôtre ?
— … ?

Après tout, si ça peut lui faire plaisir, un peu de calme ne peut que m'aérer l'esprit. Je farfouille dans mon sac, en extrait la clé de contact, et dans la nuit le déblocage des portières provoque l'allumage des phares : c'est facile pour repérer son véhicule. Grégoire me réclame de nouveau mon trousseau. Je le lui abandonne et me retrouve assise sur le siège passager de ma propre voiture. Et nous roulons vers je ne sais où ! Pas un long trajet, non : quelques minutes seulement, et devant le capot le portail basculant d'un garage fermé se lève. L'homme referme directement dès que nous sommes à l'intérieur. L'endroit n'est pas sombre ; une lumière s'est allumée instantanément sur le passage de mon auto.

— Voilà, jeune dame ! Je vous fais visiter ?
— C'est votre maison, Grégoire ?
— Ben oui. Où vouliez-vous que je vous fasse dormir ?


C'est vrai, je revis cette foutue soirée, celle qui allait déterminer ce que mon existence allait devenir. Comme quoi il est aisé de se tromper sur certaines personnes. Je veux chasser de ma tête ce qui est le point de départ de ce qui – je dois l'admettre – a été une période heureuse. Peut-être même la plus radieuse que j'ai jamais connue. Oui ! Trente-sept petits mois pour changer la face de mon monde. Un univers secret dans lequel j'avais mis les pieds sans encore le savoir. Pour le meilleur, et pour souvent le pire, mais avec cette rage de vivre chaque minute, chaque seconde intensément. Et tout me remonte dans le crâne par bouffées de chaleur. Je revis cette fameuse nuit, la première d'une longue, très longue file dont je n'ai jamais dit un mot à quiconque. À deux pas de chez mon amie, sans que jamais elle ne se doute de rien. Zut ! Me remémorer tout ceci me donne des frissons…


La longère que nous traversons est bien rangée ; chaque objet a sa place, et chaque place a son objet. Et un silence imposant règne ici. Grégoire me guide dans la petite maison proprette et, à son image, bien rangée. En apparence seulement parce que je sens confusément que ce que je vois ici n'est qu'une façade. Difficile d'exprimer en mot mon ressenti. Oui, j'ai comme le sentiment que cet homme me guide vers mon destin. Du garage, nous entrons directement dans un cellier où des victuailles sont entreposées. Des conserves, un congélateur, un lave-linge, puis nous débouchons dans une cuisine moderne. Sobre, où rien ne traîne là non plus. Pas un grain de poussière nulle part.

— Vous voyez, Cécilia, c'est ici que je vis.
— Mmm…
— On continue ? Là, au fond du couloir, la chambre d'amis ; celle que vous allez occuper pour la fin de nuit. La porte en face, c'est ma chambre. Les toilettes sont là, et tout à côté, la salle de bains, la douche. Mais l'endroit où vous allez dormir est aussi équipé d'une salle de bain privée. Ainsi nous ne nous croiserons pas.
— C'est bien ! Mais ne m'avez-vous pas parlé d'un atelier ? Celui dans lequel vous fabriquez des bancs ?
— Oui. Oui, bien sûr. Mais pas uniquement des bancs, chère Madame.
— Des meubles, je suppose ?
— D'un genre un peu spécial ; on peut dire ça comme ça, oui.
— C'est-à-dire ?
— Vous me promettez de garder le silence ? De ne divulguer à personne ce que je vais vous faire voir ?
— C'est donc si secret ?
— Je suis dans mon royaume, et je ne partage plus avec personne. Avant, Maryse savait. Elle aimait aussi mon univers. Sans elle, mon existence ne se vit plus qu'à demi.
— Je vous sens bien pessimiste soudain, Grégoire ! Vous êtes nostalgique de cette Maryse, on dirait.
— C'était la maman de Gaëlle. Nous avons vécu mille vies ensemble. Son départ a fait de mon quotidien un purgatoire où chaque jour j'expie mes fautes.
— … ? Pardon. Je… je ne comprends pas.
— Venez ! Je suis sûr qu'en vous, il y a un peu de ma Maryse.
— … ?

Le vieux bonhomme élucubre donc ? Dans le fameux cellier, une porte dérobée, invisible au premier regard. Une fois ouverte, quelques marches semblent courir sous terre. Une cave, sans doute. Nous dévalons les escaliers et nous engouffrons dans un large espace où des machines à bois n'attendent qu'une mise en route. Il m'explique à quoi elles servent, avec pour chacune leur nom. Là une dégauchisseuse, là une raboteuse, plus loin une mortaiseuse. Bref, nous nous baladons dans un atelier de menuiserie plutôt bien entretenu. D'un index tendu, il me montre, sur un chariot, quelques morceaux de bois travaillés.

— Ceci, c'est ce que je suis en train de confectionner. Une commande spéciale pour un de mes amis.
— Ah ! Je n'arrive pas à comprendre ce que c'est. Je ne visualise qu'un monceau de planches lisses.
— Oui, mais lorsque le tout est assemblé, ça donne ceci.

Cette fois, il me montre le mur derrière ce qu'il nomme une dégauchisseuse. Mince alors ! Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour saisir de quoi il s'agit.

— Mais… qui peut bien vous commander de tels objets ?
— Oh, Cécilia, des personnes averties qui aiment les plaisirs interdits, voyons ! Nous sommes bien plus nombreux que les gens ne peuvent se l'imaginer à aimer ces jeux… spéciaux. Ma complice, Maryse, était aussi une adepte convaincue de ces plaisirs différents.

Je suis bouche bée devant le plan crayonné à la hâte avec des cotes précises. Il sourit en voyant ma trogne ahurie.

— Allons, remettez-vous ! C'est un univers très particulier, mais les femmes sont les maîtresses de nos moments qui, contrairement aux idées reçues, sont bien moins violents qu'on ne le colporte.
— Mmm. Et… comment ça fonctionne, votre machin ?
— Simple comme bonjour, et avec ça solide au possible. Vous voyez celle… ou depuis plusieurs années celui, puisque notre univers n'est désormais plus réservé aux hétéros… la personne met sa tête dans cette encoche… les deux autres sont prévues pour loger les poignets. Il suffit de mettre en place la partie supérieure, et le corps est prisonnier de l'ensemble.
— Mais la finalité de tout ceci ? Où ça mène, ces jeux barbares ?
— Barbares ? Pas du tout, et je peux vous assurer que c'est très jouissif pour le ou la punie. Quant à l'officiant, il est dépendant de la personne qui se soumet à ses ordres ou désirs. Je vous garantis que bien des femmes n'ont même pas besoin de contacts rugueux réels pour avoir un, voire plusieurs orgasmes.
— Mais… vous fabriquez ces machins et vous vous en servez ?
— J'en ai longtemps usé, avec ma Maryse. Et de nous deux, c'était sans doute moi le plus esclave du couple. Elle aimait les fessées, et être mise dans un carcan analogue à celui-ci. Enfin… nous adorions les tourments qui nous apportaient un plaisir hors norme. C'était de toute façon librement consenti et assumé.
— Et Gaëlle ? Est-ce qu'elle aussi…
— Ma fille n'est même pas au courant de ce que sa mère et moi avions ce genre de plaisir. C'est pour cela que je compte sur votre discrétion.
— Pourquoi me raconter tout cela ? Vous ne craignez pas que je parle ?
— Vous savez, Cécilia, comme les homosexuels ou les lesbiennes, les personnes qui aiment ces perversités se reconnaissent entre elles. Pas besoin de dessins ni de se dire les choses : elles le transpirent de tous les pores de leur peau.
— Je ne vois pas vraiment où vous voulez en venir.
— Oh, ma chère Madame ! Je sais, moi, que vous aussi êtes des nôtres. Ça se voit comme un nez au milieu d'un visage. Vous avez le feu sacré en vous. Je l'ai assurément ressenti à l'instant même où nos regards se sont croisés.
— Mais non ! Jamais je ne pourrais…
— Je suis certain du contraire, Cécilia. Et mon instinct ne me trompe jamais. Maintenant, de quel côté du manche du fouet ? Ça, par contre, ça reste encore à déterminer ! Je sais déjà que vous allez y venir. Peut-être pas ici, pas ce soir, mais à coup sûr un jour ou l'autre votre vie basculera dans la recherche d'un bonheur tel que je vous le décris.

Je suis stupéfaite pour diverses raisons. La première c'est que j'écoute trop religieusement le bonhomme. Une seconde me pousse à ne pas filer en courant de cet antre du diable. Pourquoi est-ce que je ne prends pas mes jambes à mon cou pour courir le plus loin possible du satyre qui me scrute, immobile à un mètre à peine de moi. Et pourtant je lui donnerais le Bon Dieu sans confession. Il m'inspire la crainte, évidemment, mais sans que je devine pourquoi, une sorte de respect, comme une confiance aveugle. Il y a de la malice dans ses propos et dans ses grands yeux sombres qui me caressent délicatement.

— Et maintenant, je vais vous ouvrir les vraies portes de mon donjon. Bien peu de gens savent qu'il existe. Une pièce totalement inconnue de tous, sauf des initiés. Et dès que vous aurez mis le nez dans ce sanctuaire, vous aurez déjà fait un grand pas vers ce qui vous attend.
— Mais pourquoi voulez-vous me montrer tout cela ? Je ne suis pas certaine de vouloir être au courant.
— Tout bêtement parce que je sais que vous êtes la femme idéale.
— La quoi ? Vous êtes certain que vous allez bien ?
— Je ne me suis pas senti aussi maître de moi que depuis ce soir. Depuis le départ de Maryse je végète, et vous apparaissez. Pourquoi Gaëlle ne vous a-t-elle pas présentée plus tôt ? Enfin, mieux vaut tard que jamais.
— Je ne pige rien à ce que vous me racontez. C'est du chinois pour moi, vos salamalecs.
— Chut ! Vous êtes une adorable petite idiote et je me ferais un plaisir de vous mater comme vous le méritez. Il suffit que vous soyez d'accord en m'accordant votre confiance.
— Je… vous me faites vraiment peur. Je m'en vais !
— Oh non ! Pas avant d'avoir vu et essayé… nous avons encore beaucoup de choses à nous dire. Je sais d'ores et déjà que vous êtes une perle, ou mieux, un diamant brut qui ne demande qu'à être poli. Poncer les facettes de votre personnalité une à une, les rendre brillantes et… forcément désirables. Je voudrais faire de vous la plus belle esclave de mon monde. Mais pour cela j'ai besoin de votre collaboration pleine et entière.
— Je… ce n'est pas possible ! Dites-moi que je rêve, que je suis dans un cauchemar !
— Non : vous êtes éveillée, et vous réalisez lentement que tout ce que je vous dis là est ancré en vous. Que votre tempérament s'affirme, que vous savez au fond de vous que j'ai raison. Vous avez tout à apprendre, et c'est merveilleux pour un vieil homme que d'avoir à vous révéler à vous-même. Allez, venez !

Nous quittons son drôle d'atelier, et dans le cellier où nous venons de remonter une autre porte tout aussi camouflée que celle qu'il vient de refermer derrière nous nous attend. Mon Dieu ! Le spectacle est tout autre ici ! Tous les murs sont recouverts de ce qui ressemble à du velours. Rouge sombre, les tentures qui font office de papier peint me surprennent. Les meubles également sont de nature à m'inquiéter. Un canapé de cuir fauve devant lequel s'élève une estrade, et des engins dont un me paraît être une réplique de celui en cours de fabrication. Mais celui qui me fait face est prêt à l'emploi, et je peux d'un coup appréhender avec certitude son usage. D'autres sont plus évidents, telle une croix d'où pendent des chaînes qui retiennent des bracelets. Une longue table aussi, sans doute prévue pour des massages. Et accrochés sur un pan de mur, toute une panoplie de fouets, cravaches et de bidules dont le nom m'échappe. Grégoire me laisse regarder tout ce fourbi, et je dois être aussi cramoisie qu'un gratin sorti trop tard d'un four.

— Vous avez le droit de toucher, de prendre en main. Familiarisez-vous avec ces objets qui vont, dans un avenir proche, devenir votre terrain de jeu favori. Je ne sais pas encore, Cécilia, si vous êtes faite pour le manche ou les lanières, mais ce que je suis en mesure d'affirmer, c'est que vous êtes ici dans votre élément, à n'en pas douter.
— Je…
— Vous voulez bien juste m'écouter, m'accorder votre confiance ? C'est la base de tout. Nous pouvons boire un verre si ça vous chante, et vous pourrez me poser toutes les questions qui vous passeront par la tête. Je répondrai à toutes, sans ambiguïté.
— Mais…
— Asseyez-vous là, s'il vous plaît !

Il me désigne d'un index tendu le sofa qui prend une bonne place dans cette pièce incroyable.

— Un alcool fort, peut-être, pour vous aider ?
— M'aider ? M'aider à quoi, Grégoire ? Vous n'avez pas l'intention de me faire subir un mauvais traitement ?
— Que non, ma chère !

Pendant qu'il me parle, il ouvre un placard dont je n'avais pas deviné la présence. Et d'une bouteille contenant un liquide translucide il remplit deux dés à coudre.

— Voici de l'eau de vie de mirabelle. La même que celle que contenait le punch chez ma fille. Attention : c'est fort, et ça va brûler votre gorge. Mais vous allez voir, elle donne un sacré coup de fouet… virtuel, celui-là, bien sûr !
— Ah…
— Tenez. Buvons à votre éducation, jeune fille ! Cul sec, c'est la meilleure manière de boire de la gnôle !

Ma main tremblote légèrement mais j'ingurgite le breuvage. C'est foutrement fort ! Mais curieusement, une fois dans l'estomac le petit relent qui me remonte dans la gorge est très agréable, et j'ai la nette impression que je viens d'avaler une poignée de ces boules d'or que sont dans ma caboche les mirabelles.

— Alors, vous appréciez ? Et puis zut… Pour que les choses soient plus claires, je vais te tutoyer ; ça t'embête ?
— Euh…
— Oui ou non ?
— No… non…
— Parfait ! Maintenant, je vais t'apprendre les bonnes manières en vigueur dans ce milieu que tu vas intégrer rapidement. Tu veux bien ?
— … ?
— Tu as le droit de répondre. Oui ou non, sans fioriture. Tu veux au moins entendre ce que j'ai à te dire ?
— Oui…
— Ben voilà.

Alors s'ensuit une litanie de recommandations. Pas des ordres, pas non plus de réelles directives. Des conseils sur la façon de s'asseoir, de se tenir, et ma tête se remplit de ses avertissements, sans pour cela que Grégoire me demande de mettre en application ce que sa bouche suggère. Me tenir droite, ne jamais avoir le dos qui touche le dossier du siège sur lequel je suis autorisée à m'asseoir. Puis mes jambes doivent rester entrouvertes, mes gambettes ne pas se toucher. Des consignes particulières également pour le regard. Ne jamais regarder celui qui parle ou le maître, et il m'explique en long, en large et en travers que chaque manquement à ces règles peut être sanctionné par des punitions au gré des fantaisies de celui qui fait office de maestro. Au bout d'un long monologue où je ne fais rien de plus qu'entendre sa liste de modalités à suivre, il me ressert un second verre.

— Ça use la salive de bavarder de la sorte, Cécilia. Tu as tout saisi ?
— Mmm…
— Eh bien, tu connais le topo. Après la théorie, il est temps de passer à la pratique.
— Hein ? Mais…
— Chut ! Relève-toi, ma belle !
— Quoi ?
— J'ai dit : debout !
— … ?

Machinalement, mue par un réflexe incompréhensible, je fais exactement ce qu'il attend.
J'ai l'air d'une cruche, grande quille devant ce type qui me jauge, qui me scrute. Je sens dans sa voix un changement significatif. Il demande – mais sans assurance –, et un voile rauque m'indique qu'il est ému.

— Tu es une bonne fille. Si tu veux, tu peux m'en montrer un peu plus de toi.
— Plus ?
— Oui. Tu portes une culotte sous ta jupe ?
— …
— Eh bien ?
— Je…
— Montre-la-moi !

Cette fois, la sonorité s'est durcie. C'est plus impératif, et je ne sais pas trop quelle attitude adopter.

— Allez ! Relève-moi ce chiffon que te cache le bas du corps ! Voyons, tu peux faire ça.
— … ?

Mince alors, mes mains tremblent et je ressens comme un courant électrique qui m'envahit l'ensemble du corps. Je suis secouée de drôles de tressaillements. Mes doigts frôlent l'ourlet, le triturent un court instant, et d'une manière plus péremptoire les paroles de Grégoire sont plus pressantes :

— Remonte ta jupe !

Ça y est ! Lentement, le pan se replie sous la traction exercée par mes poignets. Je n'en reviens pas : je suis là, face à un bonhomme qui pourrait être mon père, qui m'ordonne de lui montrer mon cul, et je suis obéissante comme jamais. Je me sens folle d'oser un tel scénario. Lui avale sa salive avec difficulté.

— C'est très bien. Maintenant que j'ai vu la blancheur de celle-ci, tu vas me faire le plaisir de la retirer et de me la remettre.
— Hein ?
— Oui. Enlève ton slip et offre-le-moi !

Le tissu que je garde retroussé entre mes phalanges, c'est ma protection contre ce genre de chose. Alors, je songe que si j'obtempère, je ne pourrai plus faire machine arrière. Il insiste, sans vraie lourdeur.

— Ta chatte doit être très belle ; tu es épilée ou rasée ?
— Euh…
— Oui ou non ?
— Non.
— Parfait ! Les poils m'ont toujours excité… Bon, à mon âge je ne bande plus vraiment, mais dans ma tête, le plaisir demeure toujours aussi vif. Montre-moi !
— Mais…
— Sois gentille…

Comment ça, gentille ? Ce n'est pas possible ! Je me contorsionne un peu, et lentement, d'une seule patte, je fais glisser d'un côté mon cache-sexe. Ma seconde main, elle, garde relevée ma jupe. Et finalement je dois la lâcher pour que le triangle de chiffon descende sur mes chevilles. Il ne voit donc pas vraiment ce qu'il vient de m'ordonner de découvrir. Bizarrement, je me sens terriblement émoustillée. C'est complètement dingue, mais j'ai les sens en ébullition. Et c'est comme un coup de tonnerre, une envie sans borne de faire l'amour me donne une chair de poule généralisée. Lui devant moi, assis dans son fauteuil, a les prunelles qui brillent d'un éclat lubrique. Des trémolos, quasiment des sanglots dans chacun des mots qu'il prononce :

— Donne-la-moi !

Je lève alors un pied pour faire passer la tache blanche prisonnière de mes chevilles. Je réitère l'opération pour le second ripaton et me baisse pour ramasser l'objet entortillé en vrac sur le sol. Une fois attrapé, je tends mon cache-fesses à Grégoire, avec le visage en feu. Et moins visible sûrement pour lui, je sais que mon ventre lui aussi est en flamme. Mince ! Comment en suis-je arrivée là ? L'homme récupère dans sa paume ce qui est à sa portée. Pour faire bonne mesure, son premier geste est de porter mon slip à son nez. Il hume ce bout de vêtement qui doit fatalement être imprégné de mes odeurs les plus intimes. Il est fier.

— Nous sommes sur la bonne voie, ma belle. Tu portes en toi un immense potentiel, Cécilia. De quoi me laisser des regrets de t'avoir rencontrée trop tard.
— Ah ?
— Oui… mais continue : je veux te détailler plus en profondeur. La volupté n'est pas toujours dans la pénétration, tu t'en doutes. Il existe des tas d'autres moyens de jouir et de faire jouir. Veux-tu y goûter en ma compagnie ? Est-ce que tu préfères que nous insistions sur la manière dont doivent se comporter maître et soumise ? Des plans sublimes qui peuvent te révéler à toi-même. Mais tu es déjà parfaitement consciente que la honte est un puissant moteur cérébral qui peut t'amener au nirvana. Encore un effort, et en te déshabillant totalement tu signeras ta pleine et entière collaboration à notre projet commun.
— Notre projet commun ?
— Oui, Cécilia : celui de te révéler ta véritable nature. Tu es née pour être aimée, et la soumission reste un excellent thème pour que tu saches que ce sont toujours les soumises qui distribuent les cartes. Sans elles, il ne saurait y avoir de maîtres et encore moins de plaisir. Mais gageons que tu sais tout ceci et que tu vas apprendre sous ma direction à en jouer. Si tu oses aller de l'avant, je ferai de toi une reine.

Je baisse les yeux, tant le regard de Grégoire est insoutenable. Il me demande de me foutre carrément à poil devant lui ? Et je peux entendre les grognements de mon ventre, ceux de cette faim de sexe qu'il a su si bien créer par son attitude autoritaire. Je ne sais pas résister, et fébrilement le fermoir de la ceinture de ma jupe se relâche sous le maniement tremblotant de mes doigts. La corolle sombre chute au sol dans un bruit mou. Mes mains restent à la hauteur de ce que les yeux de l'homme reluquent. Partiellement caché, mon sexe attire ses mirettes et ses lèvres remuent sans pour autant qu'un seul son ne franchisse sa bouche. Il se force, se racle la gorge.

— Le chemisier, maintenant. Je te prie de faire comme pour ta jupe ; enlève-le !

Bien moins claires, ses paroles dans un filet de voix. Mais un à un je déloge de leurs alvéoles les boutons qui closent ma chemise. Mon soutien-gorge est là qui zèbre mon buste de sa blancheur éclatante. Je ne bronche plus, ma liquette pendante au bout de mes bras. Un dernier effort, un soupir également, et les manchettes sont détachées. Le chemisier et la jupe se réunissent à mes chevilles. Je garde les bras ballants, attentive à ne plus bouger.

— Le reste, s'il te plaît !

Le reste ? Il en a de bonnes, lui ! Les attaches de mon soustingue sont dans mon dos, et ça me demande un certain doigté pour les désolidariser. Face à celui qui ne perd pas un seul de mes gestes, ça devient très… sportif. Bon, je sens les bonnets qui maintiennent déjà moins mes seins. Oh, pas un volume conséquent, mais deux pommes encore suffisamment fermes pour se soutenir seules. Plus rien ne masque mon corps, et je dois avoir l'air d'une idiote, là, au milieu de ce salon, chez ce vieux monsieur qui bave du spectacle de ma nudité. Il est scotché, sans réaction. Je me sens horriblement affreuse d'avoir outrepassé la bienséance. Je ne me reconnais plus dans cette salope qui crève de désir, à poil, debout face à ce qui ne peut qu'être un bonhomme vicieux.