Sortie en soirée

Onze longs mois de boulot pour quelques jours de vacances. Les derniers moments de ce début juillet me voient entasser dans les valises tout ce dont nous allons avoir besoin pour un dépaysement total. Marc, lui, insouciant comme chaque fois, ne veut surtout se mêler de rien. Comme ça, s'il manque à l'arrivée un truc, ce sera uniquement de ma faute, et je ne pourrai ainsi m'en prendre qu'à moi. D'un autre côté, je préfère qu'il ne reste pas dans mes pattes. Au sens propre du terme, mais aussi au figuré. Pas que je sois vraiment réfractaire au petit jeu de la bête à deux dos, mais je tiens à me concentrer sur ce que je fais.

Je sors donc de notre dressing nos vêtements pour des vacances de rêve, là-bas, à huit cents kilomètres de la maison, dans une location superbe du sud de notre bonne vieille France. Une belle maison que met à notre disposition un ami qui, lui, cette année s'envole pour les Baléares. Et Marc et moi avons tout de suite été séduits par ces pierres de caractère, mais également par le calme d'un endroit au cœur d'une Provence que nous connaissons peu. De plus… la piscine, qui forme comme une perle bleue au milieu d'un écrin de verdure, nous a laissés pantois immédiatement.

Alors que s'alignent sur mon lit slips et maillots de bain, je coche au fur et à mesure sur une liste longue comme mon bras ce qui est noté sur celle-ci : pas question de courir les magasins pour faire des courses autres qu'alimentaires. Les vacances, c'est repos absolu pour moi, et j'espère bien en profiter au maximum. Et puis, ce que je lui refuse là, à mon petit mari qui tourne en rond, nous le rattraperons sur place. Le départ est prévu pour demain à cinq heures du matin, et tout se doit d'être prêt, bien rangé dans les bagages serrés dans le coffre de la voiture.


Je cède tout de même, lorsque ledit coffre est refermé, aux avances de plus en plus poussées de Marc. Lui et moi, une longue histoire qui a débuté sur les bancs de l'école communale, relique d'une jeunesse qui s'éloigne toujours un peu plus au fil des années. Une quarantaine bien entamée qui nous voit flirter avec le milieu de celle-ci, avec toujours en ligne de mire un avenir prometteur ensemble. Il a un an de plus que moi, et je reste cette amoureuse transie des débuts. Il faut dire que ce mari dévoué porte beau ses quarante-six piges et que toutes ses attentions me sont dévolues. Sa chevelure un zeste plus blanchie, quelques rondeurs naissantes dues à l'âge, tout me plaît encore chez cet homme !

Le mien, donc ! Et puis la tendresse, à défaut de la fougue de nos jeunes années, nous offre encore des instants magiques. Celui que nous nous octroyons là, nos préparatifs de départ terminés, est sans doute aussi une manière de calmer nos nerfs exacerbés par l'imminence de cette route à faire. Les kilomètres ne m'inspirent pas, contrairement à la résidence qui nous attend au milieu des oliviers et des cigales provençales. Si le début de nuit est agité pour des raisons purement sexuelles, mon sommeil n'est troublé par aucun rêve, ou alors je n'en garde aucun souvenir. Et c'est comme ça qu'à l'heure dite je me retrouve au volant pour faire une première partie du chemin.

Le long ruban d'asphalte déroule gentiment autour de nous un paysage encore ensommeillé. Direction le soleil et le repos, bien mérités après ces mois durant lesquels nous avons bossé d'arrache-pied. Nous n'avons pas d'enfant, pas par volonté délibérée, juste parce que c'est la vie qui ne l'a pas permis. Mais je ne m'étends plus depuis longtemps sur un sujet trop sensible à mon cœur. Nous quittons peu à peu les paysages familiers pour d'autres biens mornes qui encadrent les autoroutes que nous empruntons. Petites pauses toutes les deux ou trois heures, histoire de se dégourdir les jambes ; l'occasion également de prendre un café et rompre la monotonie du voyage.

Il est environ quinze heures lorsqu'enfin nous touchons au but de notre long périple. Lilian, l'ami de Marc et heureux propriétaire de ce merveilleux mas provençal est là qui nous attend sur le perron. Il a un signe de la main à la vue de notre berline qui soulève la poussière de son chemin. En premier lieu, ce qui nous accroche tout de suite les narines, ce sont ces effluves si spéciaux de cette région que nous méconnaissons. J'ai immédiatement la curieuse impression que je viens de mettre le nez dans un sachet d'herbe de Provence. Curieux mélange de thym, de serpolet et de je ne sais quoi d'autre d'indéfinissable. Comme si nous atterrissions chez « Ducros » ! Enfin, les sons qui nous parviennent également, je ne sais les définir avec exactitude.

— Bonjour, Marc. Bonjour, Madame, vous avez fait bonne route ?
— Oui… nous ne nous sommes pas trop pressés. Et puis en semaine, il y a moins de monde sur les routes.
— Un peu plus de poids lourds aussi…
— Ouais ! Enfin, l'important c'est d'arriver à bon port et nous voilà. C'est… tout bonnement époustouflant, chez toi. Je te présente mon épouse ; je ne crois pas que tu connaisses Maurine. Maurine, voici donc Lilian, ce fameux copain d'armée dont je te rebats les oreilles depuis que nous avons décidé de passer nos vacances chez lui.
— Enchanté alors, Maurine, de faire votre connaissance.
— Oh, tu peux la tutoyer ! N'est-ce pas, ma chérie ?
— Oui ! Oui, bien sûr, et je suis heureuse de faire votre… ta connaissance. C'est vrai que c'est bien différent de chez nous. C'est gentil de nous prêter votre belle maison.
— Vous êtes ici chez vous. Par contre, Marc, je suis chez ma mère pour le moment. J'ai dû différer mon voyage de quinze jours.
— Ah bon ? Un problème ?
— Moi non, mais apparemment les aiguilleurs du ciel sont en conflit avec leur boss. Plus rien ne vole, et mon séjour est de ce fait reporté d'une petite quinzaine. Rien de bien grave…
— Zut alors ! Et du coup, tu loges chez ta mère à cause de notre arrivée ?
— Ce n'est pas un drame, elle m'a toujours bien supporté. Et puis tu sais comment sont les mamans… elles adorent voir leur gamin à la maison. Elle oublie que j'ai bientôt cinquante balais. Pour elle, je suis resté son grand gosse.
— Tu es certain que nous ne dérangeons pas ? Parce que nous pouvons aussi aller loger à l'hôtel les quinze jours qui viennent.
— Mais non ! Une parole est une parole, et je ne suis pas à la rue. Vous vous installez, et je repasse dans la soirée pour boire un verre, avec vous.
— Comme tu veux, Lilian. Ça me fait sacrément plaisir de te revoir. Ça fait un bail, hein ?
— Ça, tu peux le dire… un drôle de loustic que vous avez déniché là, et un sacré pote aussi.
— Je croyais que le « tu » était de rigueur ? Tu as changé d'avis ?
— Non, non décidément, encore une gaffe… Tu es superbe, Maurine ; fais comme chez toi.
— Tu veux que nous te fassions un état des lieux, Lilian ?
— Allons, Marc, tu ne vas pas embarquer la vaisselle ou les meubles. Et puis… je sais qui tu es, et ta droiture. Tu sais, Maurine, ce gaillard-là n'arrêtait pas de parler de toi pendant notre service militaire. Nous étions tous amoureux de toi sans jamais t'avoir vue… autrement qu'en photo.
— Parce qu'en plus il vous montrait des photos de moi ?
— Hé, vous deux… Ma parole, Lilian, tu dragues ma femme !
— Ben… franchement, si un jour tu es libre… Maurine, ma maison t'est ouverte.

La plaisanterie met tout le monde de bonne humeur. Ce premier contact avec ce type est du genre sympa. Et dès qu'il tourne les talons, après nous avoir fait visiter son royaume, toi et moi nous prenons possession de la maison. Installation qui débute par le déballage de nos bagages. Et puis je fais quelques pas qui me mènent vers cette goutte d'eau d'un bleu pur, noyée au beau milieu des ocres du paysage, sertie de camaïeux de vert. Enivrée par les arômes subtils que me distille la terre, je suis aux anges. Marc, au bout de cinq minutes, s'approche de moi, et sa main qui entoure mon épaule me serre contre lui.

— Un petit paradis, tu ne crois pas, ma chérie ? Tu n'as pas envie de piquer une tête ?
— Je n'ai pas mis mon maillot… mais c'est vrai que la piscine est tentante. Un sacré coin ! Il a de la chance, ton pote Lilian.
— Parce que tu as besoin d'un maillot pour te baigner ? Nous sommes seuls au monde ; alors…
— … ? Tu n'es pas en train de suggérer que nous nous baignions à poil, par hasard ?
— Ben… tu y vois un inconvénient ? Il n'y a pas un chat aux alentours.
— Et ton ami ? Il n'a pas dit qu'il viendrait prendre un pot ? S'il s'amène et nous trouve à poil dans cette flotte ?
— À ce propos, comment tu le trouves, Lilian ? Un bon gars, tu sais !
— Ouais… un peu dragueur sur les bords, non ? Mais tu as raison, il est encore bien foutu pour son âge.
— Son âge ? Mais il est de ma classe… Tu veux dire que nous sommes des vieux ? Tu plaisantes, là…
— C'est bien ce que je dis… Hé, qu'est-ce que tu fais ?

Je n'ai guère le loisir d'en demander plus que déjà ses deux bras s'entrouvrent pour me donner une bourrade. Finalement, je vacille, tente de garder mon équilibre, et fais un quart de tour sur cette margelle qui entoure la nappe azurée. Mes mains cherchent un truc auquel se raccrocher, et comme elles ne happent que du vide, je chute gentiment, tout habillée, dans le bassin. Lui, sur le bord de la piscine, se marre comme une baleine. Bon, je prends le parti d'en rire aussi. Mais je sors tout de même de la flotte. Inutile de dire qu'il vient de ruiner ma tenue, et surtout mes chaussures. Il ne me reste donc plus qu'à me dépouiller de toutes mes fringues trempées.

Ces gestes pour retirer tout ce qui colle à ma peau, Marc les répète exactement de la même manière sur lui. Et nous sommes quelques secondes plus tard à égalité totale. Sa nudité n'a rien de choquant, à cette exception près qu'il est en érection. M'envoyer à la baille lui a donc mis la trique ? À moins que ce ne soit à cause de celle-là qu'il l'ait fait. Et c'est bel et bien de concert cette fois que nous plongeons dans le bain extérieur, aussi nus qu'au jour de notre naissance. Avec juste cependant quelques poils qui sont venus depuis orner nos pubis. La piscine est suffisamment large et longue pour que nous puissions nager. Alors, pourquoi s'en priver ?

Et mon facétieux mari prend un malin plaisir à venir me frôler, se frotter à moi avec les mains baladeuses. Ce qui bien évidemment nous amène à nous retrouver une fois encore l'un contre l'autre et l'envie chevillée au corps. Des vacances qui débutent d'une bien jolie manière, et je dois dire que j'apprécie ces câlins aqueux distillés avec juste ce qu'il faut de doigté pour que je sois en transe. Il prend appui contre la paroi du bassin dans un endroit où il a pied, et c'est donc vautrée contre lui que je monte et descends, avec ses mains sous mes fesses pour donner le tempo, le rythme. Merveilleuse sensation de liberté, de légèreté, et surtout l'endroit pour faire crac-crac est un paradis.

Avec le soleil, les oiseaux et la nature pour seuls témoins, je jouis sans faux-semblants. Après tout, c'est trop bon, et puis je suis amenée au point de non-retour par les caresses terriblement ciblées de mon homme. Ses attentions font des merveilles, alors pourquoi retenir mes gémissements qui lui procurent le sentiment d'être le maître du jeu, alors qu'en fait c'est bien moi, de mon ventre, qui mène la danse ? Et notre ballet aquatique devient sublime. Avec lui, une montée d'un plaisir si violent qu'il ne m'est bientôt plus possible de ne pas râler bruyamment. Une chance que nous n'ayons aucun voisin dans un environnement proche. Un lâcher-prise quasi total qui ne peut que m'être salutaire.


Lilian, l'ami de mon mari, est là. Chemisette fleurie et short décontracté, un juilletiste avec qui nous buvons un verre dans sa belle demeure. Dès que Marc s'éloigne du bord de la piscine pour aller quérir verre et bouteille de blanc bien frais, je sens sur moi s'appesantir les quinquets du gaillard. Il faut dire que je suis restée, après notre rodéo sauvage dans l'onde douce, assez peu vêtue. Un maillot de bain deux pièces qui ne garde vraiment que l'essentiel camouflé aux regards du visiteur. Forcément, il lorgne en loucedé sur ce qui tend les bonnets remplis.

La bouteille de blanc qui a voyagé aussi de notre région à la Provence se boit bien. Elle a retrouvé une certaine fraîcheur dans le réfrigérateur et, mon Dieu, c'est un pur bonheur que de sentir couler dans nos gorges ce nectar divin. Je ne sais pas si c'est pour m'épater, mais ce gars est vraiment très loquace. Et bien sûr, les souvenirs pourtant lointains des deux cocos reviennent sur le devant d'une scène, pimentant les retrouvailles. Je me laisse couler dans le bien-être d'un transat en bord de bassin.

Le soleil, la fatigue du voyage – et puis je l'avoue, un verre de vin – le tout allié à ce corps-à-corps fabuleux, un ensemble vertigineux qui a presque raison de mon attention. Et je sombre lentement dans une somnolence qui m'écarte des récits des deux guerriers. C'est la main de Marc frôlant mon bras qui me rappelle que nous ne sommes pas à la maison, et encore moins seuls.

— Qu'en dis-tu, ma chérie ?
— Hein ? Ah, pardon… je crois que je me suis un peu assoupie. Tu me disais ?
— Ben… Lilian propose que nous sortions pour aller dîner en ville. Tu es pour ou contre cette idée ?
— Oh… je n'en sais rien ; je suis crevée : la route, et puis…
— Oui ? Je me doute que tu as envie de tranquillité, mais nous n'en avons pas pour très longtemps, et puis ce n'est pas loin : dix minutes tout au plus en voiture. Allez !
— Laisse-toi tenter. Marc est partant. Dans moins d'une heure, vous serez de retour.
— Je vois, vous avez donc tout prévu…
— Une pizza… ma chérie, juste une pizza. Ça va nous éviter de cuisiner ici et de faire la vaisselle. Tu es aussi en vacances, non ?
— Bon… une pizzeria pas trop huppée ?
— Non, je t'assure, Maurine. Tu n'as pas vraiment besoin de te fringuer comme pour une soirée mondaine.
— Ouais… je vais passer une jupe et un tee-shirt et mettre des chaussures… par contre, la paire qui va bien avec la jupe a souffert d'un petit accident…
— Fais, fais ma belle, nous t'attendons. C'est Lilian qui conduit… prends ton temps.

En filant vers la maison, j'ai une courte hésitation : garder mon maillot de bain ou pas ? J'opte finalement pour mettre une culotte, et surtout pour laisser libres mes seins sous le coton qui voile ma poitrine. Je dégote aussi des pompes plates, et me voici prête pour une dînette improvisée. Je rejoins les deux lascars qui sont toujours le derrière posé sur leurs sièges, au bord de la piscine. Je sens les regards appuyés des compères qui jaugent ma silhouette. Un large sourire illumine la bouille de mon mari. Je me demande bien ce que peut en penser le deuxième larron… Et nous voici donc en goguette, direction le village voisin.

C'est vrai que ce n'est pas trop loin. Cinq minutes en voiture sur une route déserte. Et apparemment Lilian a ses entrées dans cette baraque où ça sent bon la bouffe. Sans que j'aie mon mot à dire, une autre bouteille de pinard arrive sur notre table, et le serveur qui vient de la déposer prend notre commande. Je n'ai guère l'habitude d'abuser du bon vin ni des bonnes choses en général, mais là, le contenu de la bouteille est italien ; et puis zut, nous sommes en vacances. Alors ceci explique cela. Je me laisse aller à écluser un peu trop, et trop rapidement, sans doute, ce qui fait que je suis, malgré la pizza, légèrement pompette. Et cette ivresse passagère me fait oublier la bienséance.

Oh, je ne me comporte pas de manière bestiale ou animale, non. Mais les rares fois où cela m'est arrivé d'être saoule, je suis du style « mouton » et fais souvent ce que la majorité décide. Alors lorsque les deux loustics décrètent de terminer la soirée dans une boîte du coin, je ne récrimine nullement et suis même la première à applaudir l'idée d'aller danser, et c'est ainsi que je me retrouve sur la banquette arrière du véhicule qui roule vers une destination inconnue.

Dans l'habitacle, le chauffeur et son passager discutent calmement. Je ne tiens pas plus que cela à écouter leur conversation, d'autant qu'elle traite d'un temps qui m'est absolument étranger. Alors, lorsque nous arrivons sur le parking de la discothèque – elle aussi paumée en pleine cambrousse – je nage un peu dans un flou artistique. C'est Lilian qui m'ouvre la portière et me donne la main pour entrer dans les lieux. La musique n'est pas agressive ; je m'attendais à pire. Il n'y a pas non plus une foule énorme, et la piste de danse peu encombrée reste dans la pénombre.

Sur une estrade en bout de parquet, un quatuor de musicos distille des airs entraînants ; nous cherchons des yeux une place sur les banquettes qui entourent la piste. C'est donc tout naturellement en direction d'un canapé de velours libre dont la couleur m'échappe que nous nous engageons. Sur notre droite, un bar assez conséquent où sont attablés quelques solitaires aux traits indistincts. Et Marc s'empresse de nous abandonner, son pote et moi, pour aller chercher des boissons. Bien entendu, il nous a demandé au préalable ce que nous voulions. Et son retour avec un plateau et trois verres, lesquels accompagnent une bouteille de scotch n'augure rien de bon. Gare à la fin de soirée, voire aux maux de tête de demain ! La peur n'évitant jamais le danger, je fais alors comme les deux garçons : je lève mon verre pour fêter le début de nos congés, pour louer aussi ce coin de paradis. Et l'alcool fort qui coule contre ma glotte devient lave dans mon estomac. Mais je me sens parfaitement à l'aise, franchement. Quelques couples se lovent sur l'espace dédié à la danse alors que les musicos entament une série de slows.

— Tu danses, ma chérie ? Ça fait un bail que ça ne nous est pas arrivé…
— … ? Hein ? Parle plus fort, j'ai du mal à t'entendre…
— Viens !

Il prend ma main et me tire vers le centre du parquet où se trémoussent lascivement des duos de danseurs. Nous nous joignons à ces guincheurs qui tournent sur les accords doux de slows sympas. Je me laisse guider ; quant à Marc, il me frotte bougrement plus que nécessaire. L'alcool aidant, mes sens ne sont pas insensibles à sa façon de me chauffer ; je dirais même qu'ils amplifient l'exaspération d'une envie latente, et je me laisse bercer par ce qui me chatouille outrageusement. Sa main, par exemple, qui de mon dos glisse bien plus bas. En temps normal et au milieu d'autres personnes, je l'aurais remontée ou repoussée avec vigueur ; mais là, rien de tout ça : pire encore, je me trémousse de manière à en sentir encore plus la présence. Comme quoi il est facile de se sentir à l'aise ; l'alcool me rend euphorique.

Lorsque prend fin la longue série de « frotti-frotta », nous regagnons la banquette où Lilian fait tapisserie. Il ne fait aucun commentaire, et je suis bien loin de comprendre qu'il a dû voir par instants les attouchements pas très subtils que Marc m'a prodigués.

— Tu n'as pas trouvé de cavalière pour aller faire un slow ou deux ?
— Je n'ai pas non plus cherché, à vrai dire. Vous étiez magnifiques, tous les deux. Un sacré beau couple ! Et toi, Maurine, tu danses divinement.
— Merci.

La bouche pâteuse, je manque à cet instant de répartie, mais surtout de spontanéité pour lui faire une réponse adaptée. Assise entre les deux sur le divan, j'ai d'un côté la cuisse de Marc qui se colle à la mienne, et de l'autre celle de Lilian que je m'efforce de tenir à distance raisonnable ; un exercice périlleux et complexe. La bouteille de scotch se laisse vider un peu plus encore en nous servant une autre rasade généreuse. Bien sûr, je ne renâcle pas et ne laisse pas ma part au chat. Ce qui ne fait que réamorcer la cuite qui profile sa gueule de bois pour moi. Quand on aime, on ne compte plus, je le reconnais.

Je ne cherche toujours pas à me mêler de leurs aventures du temps passé, mort, qui ne reviendra plus. Et je ne réalise pas de suite que les minutes s'égrènent à une vitesse « grand V ». La musique me rentre par tous les pores de la peau ; il est naturel dans ce genre de soirée que les morceaux s'enchaînent les uns aux autres, ce qui nous ramène fatalement à une nouvelle série de slows. Et immanquablement son pote Lilian m'invite à aller jamboter en sa compagnie. Marc, mon mari, reste de marbre, comme si c'était normal que ce soit au tour de son ami de me conduire sur la piste. Et je n'y vois pas non plus matière à fouetter ce chat à qui je n'ai pas donné à boire mon verre, ce qui fait que je suis de nouveau sur le parquet et que je rassemble toutes mes attentions pour suivre ce cavalier inconnu.

Il garde sa patte sur mon épaule alors que de l'autre il me fait tourner. Et pourquoi ai-je l'impression qu'il fait des tas d'efforts pour ne pas laisser son ventre se coller au mien ? Des efforts bien mal récompensés et qui ne sont pas tous couronnés d'effets. De temps en temps sa joue vient effleurer la mienne, ce qui me permet de humer son parfum : rien d'anormal lorsque l'on danse des slows, une musique faite pour les amoureux et qui permet un rapprochement des corps.

Ouais, mais je me suis un peu embrouillée dans mes pas, ce qui doit l'amener à songer que je le fais peut-être exprès, ce qui n'est bien évidemment pas le cas. Par contre, ses hésitations tendent à me prouver que je ne le laisse pas indifférent, et à diverses reprises je sens un truc qui n'est sûrement pas le manche de son couteau. Je n'arrive pas vraiment à me faire à l'idée que je danse avec un type qui bande… et qui plus est, pour moi. Ou à cause de moi serait plus juste. Je n'ai rien fait pour véritablement l'aguicher, mais je dois me rendre à l'évidence : ce type a une grosse envie. Alors il me tarde d'écourter cette excitation bien involontaire.

Pourtant, sur la piste les notes continuent de virevolter, alors je suis le mouvement imprimé par la musique. La joue, du coup, je la trouve bien incongrue lorsqu'elle revient à la charge ; comment échapper à ce frottis imposé par notre logeur ? Tant bien que mal, je garde mon calme. Enfin… je fais celle qui ne comprend pas ; l'alcool m'aide-t-il en cela ? Pourquoi est-ce que dans ma tête, sous ma tignasse brune, un signal s'est-il d'un coup mis en branle ? Je dois reculer mon bassin deux ou trois fois supplémentaires dans les minutes qui suivent pour ne pas trop avoir le ventre pressé contre… ce que j'imagine gonflé de sang.

Un soulagement, ces quelques pas où désormais détachée de mon cavalier, je file tout droit vers Marc. A-t-il seulement la moindre idée de ce qui vient d'arriver sur ce bout de piste ? Je ne peux décemment faire part à mon mari de l'engin qui m'a collé au bas-ventre. Et puis je ne tiens nullement à être un sujet de discorde entre ces deux-là, qui s'entendent comme larrons en foire. Il n'y a pas non plus mort d'homme : Lilian n'a eu aucun geste équivoque, et j'en arrive à me demander si je n'ai pas tout bêtement rêvé ces frictions de nos bas-ventres. On ne sait jamais avec les degrés qui m'enflamment le ciboulot !

— Ça va, ma chérie ? Lilian ne t'a pas trop écrasé les orteils ?
— Hein ? Ah non ! C'est un bon danseur…
— Merci, Maurine. Mais toi aussi tu es une cavalière émérite.

Il a dit ces mots en forçant un peu pour que sa voix couvre le bruit que font les musiciens. J'en profite pour poser une question à laquelle je sais que toi, Marc, tu ne peux pas répondre :

— Il y a des toilettes ici ? J'ai besoin de me refaire une beauté…

Alors tout naturellement notre hôte m'indique un endroit proche du bar.

— Il y a des escaliers là-bas sur la gauche du zinc ; ils mènent au sous-sol. Tu y trouveras ce dont tu as besoin.
— Merci !