Tel est pris…
Charline88 | 04/10/2026Le type sur son tabouret garde les yeux braqués sur le coin « divan » du bar. Il sirote doucement son « blended scotch », un William Peel très ordinaire. Ce qui attire ses mirettes irrésistiblement, ce sont les deux gambettes magnifiques d'une créature de rêve assise seule face à ce qui ressemble à un verre d'eau. Le reflet dans le miroir qui couvre le mur derrière les étagères à bouteilles laisse entrevoir ces deux jambes gainées de nylon qui se croisent et se décroisent à intervalles irréguliers. Marc, cheveux plutôt clairsemés, légèrement rondouillard, songe avec tristesse que jamais une telle femme ne partagera sa couche. Pas moyen de quitter l'image qui lui revient, et il a même l'impression que de temps à autre une tache blanche apparaît tout au fond de ce couloir qui s'ouvre ou se ferme au gré des mouvements que fait la dame.
Une petite goutte de sueur vient perler sur son front ; d'un geste prompt, un Kleenex vient effacer l'humidité provoquée par les sensations étranges que lui procure cette vision d'un rêve inaccessible. Elle est bien roulée, cette nana, il en convient. Blonde, une jupe sombre relativement courte sans être vulgaire, un chemisier assorti à la couleur de ce qui lui couvre le bas du corps, des formes bien proportionnées, tout chez cette femme semble être un appel à l'amour – ou au sexe peut-être. Sans quitter du regard le tableau vivant que le miroir lui offre, Marc tapote doucement son verre vide, de manière à attirer l'attention du serveur. Le garçon se rapproche, et discrètement…
— Monsieur ?
— Puis-je avoir un autre verre, s'il vous plaît ?
— Tout de suite, Monsieur.
Le barman s'affaire, et la boisson ambrée arrive devant le petit bonhomme. Marc l'interpelle doucement, sans trop se faire remarquer.
— Dites-moi, jeune homme, la dame toute seule au fond de la salle, vous la connaissez ?
— Euh…
Le garçon porte ses yeux sur la belle plante qui ne semble pas se savoir observée.
— Non. Non, Monsieur. Peut-être une dame qui attend un ami ? Ça arrive souvent que des clients de passage donnent rendez-vous à des amis ou amies au bar de l'hôtel.
— Merci ! Vous mettez mes boissons sur ma note, s'il vous plaît.
— Bien sûr, Monsieur. Quel numéro de chambre, je vous prie ?
— La vingt-six.
— Merci.
Le serveur en gilet brun et pantalon noir file au bout du zinc, où déjà un autre type en costume, à l'instar de Marc, vient de tapoter le cul de son verre sur le comptoir, signe d'un appel à être resservi. De nouveau le coude de Marc se lève, et c'est à l'instant même où une large rasade dégouline dans sa gorge que la jambe droite de la jolie poupée blonde passe sur la gauche. Sans empressement, dans un geste totalement fluide, le corridor de chair s'entrouvre ; le petit bonhomme manque de s'étrangler. Plus de doute, cette femme porte des bas, et une fraction de seconde il peut admirer le blanc de sa culotte. Bon sang ! Quelque chose en lui se déchaîne. Incroyable, mais la vision fugitive de cette intimité cachée lui file une trique d'enfer. Là-bas, la dame fouille dans son sac à main et en sort un téléphone qu'elle triture quelques instants.
Marc ne bronche plus, guettant le moindre des mouvements de cette blonde, espérant revivre cette sensation soudaine et tellement magique. Il avale son breuvage trop rapidement, et constate que l'objet de toutes ses attentions se redresse, empoignant son verre vide pour marcher tout droit dans sa direction. Sait-elle qu'il la suit des mirettes depuis un long moment ? D'une démarche souple, presque féline, elle vient s'appuyer au comptoir ; le barman s'approche de la cliente. Du coup, la voix de la blonde parvient aux oreilles de Marc, mélodieuse musique en accord avec ce corps gracieux ; elle chuchote quelques mots au barman, qui hoche la tête en signe de dénégation. La femme abaisse son menton. Marc se demande ce qui se passe. Essayant de comprendre, il saisit quelques bribes de la conversation.
— Non, Madame, je suis désolé. La maison ne fait pas crédit.
— J'attendais un ami et… il semble m'avoir oubliée. Je l'appelle sur son portable mais il ne répond pas.
— Peut-être, Madame, mais je ne peux pas vous servir un verre si vous n'avez pas d'argent pour le régler.
Marc sent soudain qu'il a l'opportunité de faire connaissance avec cette femme attirante, et sans plus d'hésitation il fait signe au serveur.
— Garçon !
— Oui, Monsieur ?
— Voulez-vous servir Madame ? Mettez son verre sur ma note, s'il vous plaît.
— …
La femme tourne son visage vers celui qui vient de parler. Avec une sorte de sourire las, elle fait deux pas pour se rapprocher de Marc.
— Merci, Monsieur, c'est gentil, mais je ne peux pas accepter.
— Je le fais de bon cœur, vous savez ; ça ne va pas me priver. Marc. Marc Durieux, c'est mon nom, et je suis un habitué de cet hôtel ; j'y descends chaque fois que je viens dans cette ville.
— Ah… merci, donc, pour le verre et votre gentillesse. J'avais rendez-vous avec un ami et… il a dû être retenu ailleurs.
— Comment un homme peut-il « oublier » une aussi jolie femme ?
— … ! Flatteur ! J'ai dit « un ami », Marc : pas un amant.
— Vous… vous ne voulez pas me dire votre nom ?
— Pardon. Élodie… Élodie Matthieu. Commun, n'est-ce pas ?
— Ça sonne bien à l'oreille, pourtant, et je trouve que ce prénom vous va comme un gant. Voulez-vous que nous retournions à votre table pour attendre encore quelques minutes votre ami ?
— Euh… non ; je ne pense pas qu'il vienne encore à cette heure. Il doit sûrement penser que je suis rentrée chez moi. À moins que…
— Oui ? Vous alliez ajouter quelque chose ?
— Non. Non, rien !
— Allons, Élodie, je ne vais pas vous manger ; et puis j'ai si rarement l'occasion de parler avec une jolie femme…
— Ah ? Je voulais… non, laissons cela de côté. Parlez-moi de vous, s'il vous plaît.
Elle tire près d'elle un tabouret et s'installe de manière à discuter simplement avec celui qui vient de lui offrir un verre. Tout heureux de sa bonne aubaine, Durieux est sous le charme de la jeune femme, qui ne doit guère dépasser la trentaine d'années. Il ne tente pas de la séduire mais il se montre plus véhément.
— Allons, Élodie, vous pouvez me parler ; je suis là pour vous tendre la main.
— Oh, c'est… comment vous dire ça ? Je suis confuse. Cet ami… je voulais… lui emprunter un peu d'argent : je suis dans la dèche et en galère. Mais je ne vais pas vous ennuyer avec mes problèmes.
Bon sang ! Marc a les yeux noyés dans les prunelles bleues de cette mignonne qui, d'une toute petite voix, lui fait part de ses déboires. Il n'écoute plus la petite chanson intérieure qui lui dit de rester prudent, méfiant même, et n'écoutant que son bon cœur il pose sa main sur celle de cette dame Matthieu.
— Et… cet ami que vous attendiez, il savait que vous étiez en galère ?
— Non, mais il m'a déjà aidée il y a quelque temps, et il sait que je suis fiable et réglo.
— Je… puis-je être indiscret ? Vous n'avez donc pas de petit copain, d'homme dans votre vie ?
— Justement ! C'est de celui qui partage ma vie que surviennent mes problèmes. Il a vidé notre compte en banque et me trompe avec une autre femme. J'ai décidé de partir, mais… sans argent, c'est compliqué. Et j'ai donc appelé Jean-Jacques, l'homme avec qui j'avais rendez-vous ici. C'est un ami de mon père.
— Ah… Encore une petite question… Vous comptiez lui emprunter beaucoup d'argent à ce Jean-Jacques ?
— C'est important ? Ça me gêne énormément de parler de cela avec vous, Marc.
— Oh, Élodie, au point où vous en êtes… je peux peut-être vous aider.
— M'aider ? Mais nous sommes deux inconnus ! Comment – et surtout – pourquoi feriez-vous cela ?
— Eh bien parce que je peux le faire, tout bêtement. Mais c'est à vous de décider, bien sûr.
La blonde lève le verre que le barman a déposé devant elle, sans répondre à la suggestion de Marc.
— Trinquons, Monsieur Durieux. Vous êtes un chic type, mais je ne peux pas accepter.
— À votre santé et à cette rencontre, jolie dame ! Si votre ami Jean-Jacques vous proposait la même chose, vous auriez dit oui, je suppose ?
— C'est un ami. Il me connait et me fait confiance, vous comprenez, Marc ?
— Bien sûr !
Ils se taisent, et Marc sent peser sur le couple qu'ils forment le regard lourd du serveur. Il finit son verre, se penche vers l'oreille de la belle femme qui est assise près de lui :
— Il y a trop d'oreilles indiscrètes dans les environs. Si vous n'avez pas peur de moi, vous pouvez m'accompagner dans ma chambre… au deuxième étage, le numéro vingt-six. Je pars le premier et vous m'y rejoignez. Je veux vous aider.
— Dans votre chambre ? Je ne suis pas… ce que vous croyez !
— Est-ce que j'ai fait une quelconque allusion à cela ? Non ! Je ne veux que me montrer charitable et vous tendre la main. Je n'attends nulle contrepartie à cela.
— Ah…
Dans ses yeux, une sorte d'éclat fait penser à Marc qu'elle lui est reconnaissante de sa proposition. Ne disant plus rien, il dégringole prestement de son tabouret girafe et lance simplement à l'intention d'Élodie :
— C'est à vous de choisir, mais je serais très heureux de vous aider, Élodie, et de vous rendre ce service. À tout de suite, peut-être ?
N'attendant pas de réponse, il se dirige vers la porte qui dessert les ascenseurs en épongeant son front en sueur. Avoir osé lui a donné un vrai coup de chaleur ! Cette femme, hum… Comme il aimerait la serrer dans ses bras… Lui prêter un peu d'argent ne lui pose aucun souci. Son doigt tremblant appuie sur le chiffre deux. La cabine se met en branle sans bruit. Les portes coulissantes s'ouvrent sur le palier et il s'engouffre dans sa chambre, le cœur battant. Viendra-t-elle ? Il n'ose l'espérer, mais sait-on jamais ? Une courte visite à la salle de bain attenante à la chambre pour se rafraîchir le visage. Un nuage de parfum pour sentir bon et pour se donner bonne conscience. Il allume le téléviseur.
Ce n'est qu'une dizaine de minutes plus tard, alors qu'il a perdu tout espoir de sa visite, que deux petits coups discrets sont frappés à sa porte. Dans sa cage, son palpitant fait un saut de cabri ! Il se dandine pour aller ouvrir. Élodie est là, encore plus belle qu'au bar. Ses bras tendus devant elle cramponnent son sac à main, visiblement confuse d'être là.
— Je… je ne sais pas si c'est bien, mais je me suis enfin décidée.
— Vous avez bien fait, Élodie. Entrez ! Inutile que les pensionnaires des chambres voisines vous voient faire tapisserie dans le corridor.
Il s'efface immédiatement pour lui céder le passage. Arrivée à sa hauteur, elle fronce un peu ses narines et lui sourit.
— Humm, Opium, d'Yves Saint-Laurent ? Une eau de toilette agréable. Vous êtes un connaisseur, Monsieur Durieux.
— Oh, Élodie, vous êtes un nez ! Peu de gens sont capables de reconnaître aussi rapidement un parfum. Décidément, vous avez beaucoup de qualités.
— J'aime beaucoup.
— Je… est-ce que vous voulez que nous prenions un verre… avant de parler de ce qui nous fait nous réunir dans cette chambre ?
— Vous voulez donc m'enivrer ?
— Loin de moi cette idée ! Mais une coupe de champagne pour sceller un accord, quoi de plus normal ?
— Si vous y tenez…
— Bien. J'appelle le service d'étage.
Quand Marc s'écarte pour téléphoner, la blonde en profite pour visiter du regard tout ce qui l'entoure. Le lit est fait, tout est en ordre, bien rangé dans la chambre. Cet homme est méticuleux, c'est certain. Il revient vers elle avec un large sourire :
— Ne restez donc pas debout, prenez place ! Le canapé est petit, mais très confortable, je vous l'assure.
— D'accord.
Une rare élégance pour prendre place ; le corps de cette femme est un véritable ravissement pour les yeux. Marc pose ses fesses sur le pied du grand lit, juste face à la dame qui semble attendre. Son sac posé sur ses genoux, elle reste un peu tendue. L'homme le sent et cherche à la mettre à l'aise ; il parle de tout, de rien, sans trop oser s'avancer, comme s'il attendait que le garçon d'étage apporte sa commande. Ce sont de nouveaux petits coups discrets contre l'huis qui font se lever la blonde.
— Puis-je emprunter vos toilettes, s'il vous plaît, Marc ?
— Bien sûr, faites comme chez vous. Elles se trouvent derrière cette porte, à votre gauche.
— Merci !
Il se dirige vers celui ou celle qui, derrière le panneau qui les sépare du couloir, attend avec la bouteille de bulles. De son côté Élodie, n'est plus visible lorsque la serveuse en jupette noire et chemisier blanc traverse la pièce pour déposer son précieux fardeau sur le guéridon. Elle sourit à Marc, lui fait signer son calepin de livraison, et sans apercevoir quelqu'un d'autre dans l'endroit l'employée se retire, sur la pointe des pieds. Une poignée de secondes plus tard, la dame Matthieu refait surface, non sans être passée par la case lavabo.
— Bien ! Ma très chère Élodie, peut-être pouvons-nous discuter simplement en prenant une coupe de vin de champagne. Vous aimez cela ?
— Marc, vous connaissez beaucoup de femmes qui n'aiment pas ces petites attentions ?
— Euh… non, c'est vrai ! Je vous sers donc.
— Merci.
Le bruit sec du bouchon qui quitte son col résonne dans la pièce, et Marc regarde son invitée. Les jambes croisées, bon sang qu'elle est attirante ! D'un coup il se sent tout remué, et quelque part en lui c'est une sorte de grand remue-ménage. Un endroit tout particulièrement prend un volume inhabituel. En tendant la boisson à la blonde, son bras a la tremblote. Elle s'en saisit, le gratifie d'une risette qui l'enflamme davantage, et ils trinquent. C'est l'instant que Marc choisit pour planter sa banderille :
— Bien ! Ma chère Élodie, supposons que face à vous se tienne votre ami Jean-Jacques. Que lui auriez-vous dit ou demandé ?
— Euh… c'est compliqué. Lui et moi nous nous côtoyons depuis que je suis jeune. C'est un ami de mon père, et il m'a vue en couches.
— Je comprends. Mais si c'était lui ce soir à ma place, que se passerait-il ?
— Ben…
— Allons, ne faites pas cette tête ; vous auriez bien les mots pour qu'il vous aide, n'est-ce pas ?
— Sans doute.
— Que lui diriez-vous donc ?
— Jean-Jacques, j'ai quitté Manu… il ne bosse plus et couche avec ma voisine de palier. Je l'ai quitté et… j'ai besoin d'un petit coup de pouce, en souvenir de ton amitié avec papa. Il n'y a que vers toi que je peux me tourner. Ce salaud de Manu a vidé notre compte en banque… je suis en galère. J'ai dégoté un appartement, mais les trois mois de caution me font défaut.
— Vous voyez, Élodie, ce n'est pas si compliqué. Et… de combien souhaiteriez-vous disposer pour refaire surface ?
— Mais, Marc, vous n'êtes pas Jean-Jacques… et je ne peux pas accepter quoi que ce soit de votre part, voyons.
— Ma belle, je veux vous aider. Dites-moi seulement de quoi vous avez besoin et je verrai si c'est jouable.
— Trois mois de caution, un mois de loyer, et quelques dizaines d'euros pour attendre mon salaire.
— En plus, vous travaillez. Donc le problème n'en est pas vraiment un. Allons, chiffrez-moi tout ceci.
— Le bailleur veut deux mille quatre cents euros de caution auxquels s'ajouteraient les sept cent cinquante pour le loyer du mois en cours. Et pour les huit jours à venir, deux cents de plus seraient suffisants. Mais je ne peux vraiment pas…
— Chut ! Je vous avance trois mille cinq cents euros ; ça vous va ?
— Et pourquoi feriez-vous cela pour moi ? Une inconnue qui il y a trois heures n'existait pas et qui s'incruste d'un coup dans votre vie ?
— Disons que j'ai eu un coup de cœur. Et puis votre détresse au bar m'a touché ; ému, quoi.
— Mais…
— Dites oui et je vous donne l'argent.
— Je…je ne sais pas quoi dire. Il est sans doute préférable que j'en parle à Jean-Jacques avant. Qu'en pensez-vous ?
— C'est à vous de décider ; je ne veux pas vous forcer la main.
— Et… pardon de vous demander ça, mais vous voulez quoi en échange de cette énorme somme ?
— N'exagérons rien ! Ce n'est pas si énorme, en fait, et puis… je veux vous aider et n'ai pas de retour à attendre.
— Oui ? Mais pour le remboursement ?
— À votre rythme, sans vous mettre en danger. J'aurai ainsi le plaisir de vous revoir de temps en temps.
— Malin… Oh, Marc, pour un peu, je vous embrasserais !
— Là aussi, c'est à vous de décider, mais je ne réclame rien. Alors, vous me tapez dans la main pour officialiser notre accord ?
— Mais… vous ne savez rien de moi ! Comment pouvez-vous me faire une confiance aussi aveugle ?
— Je ne pense pas me tromper. Je sais jauger les gens, et vous, indépendamment de votre jolie frimousse, vous êtes une belle personne.
— Ah… dans ce cas…
Un bisou sur la joue, c'est ce que vient de lui faire la beauté blonde. Et Marc se sent désarçonné, pris dans les filets de cette femme qui lui plaît de plus en plus. Il se lève, ouvre l'armoire qui contient son attaché-case. Pour ce faire, il laisse seule Élodie qui plonge sa main rapidement dans son sac à main. Du bout des doigts, elle en ressort une minuscule fiole puis, d'un mouvement très vif, quelques gouttes d'un liquide incolore passe de la mini-bouteille à la coupe de Marc. Lui, toujours affairé, dépose sur le lit sa serviette de cuir dont il entrouvre le rabat pour s'emparer d'une liasse de coupures vertes. Il compte mentalement et revient vers la jeune femme.
— Je vous les donne en numéraire, puisque votre compagnon – celui que vous avez quitté – a accès à votre compte en banque ; c'est sûrement préférable. Ça vous convient ? Vous voulez recompter ?
— Oh, Monsieur Durieux… vous me mettez dans l'embarras.
— Ce n'est rien pour moi. Juste de l'argent de poche, si je puis dire. Allez, fourrez-moi ceci dans votre sac et trinquons à nous deux.
— Nous deux ? Marc… je vous remercie, mais ne vous faites pas d'illusions : je ne suis pas une…
— Je sais ! C'est simplement une manière de parler. Je suis heureux de vous avoir rencontrée ; vous êtes comme un ange tombé tout droit du ciel dans ma morne existence.
— Merci… mille mercis, Marc. Vous avez raison, trinquons à cette rencontre qui va nous laisser de bons souvenirs. Vous êtes une belle âme, Marc.
La main qui tient la coupe monte à ses lèvres, et lentement elle déploie ses longues gambettes. Marc, assis sur son lit à la place qu'il occupe depuis qu'elle est sur le sofa, ne peut qu'admirer les fuseaux qui s'écartent l'un de l'autre comme si elle voulait l'aguicher. Elle prend tout son temps pour refermer le compas. Cette fois, l'homme a tout loisir d'entrevoir les bas retenus par un porte-jarretelles qui lui font un effet bœuf. Il salive silencieusement et imagine ce qui se cache plus en profondeur, sous la jupe sage. Il boit une gorgée, puis une seconde. L'ange devant lui sourit. Une autre goulée de champagne pour déglutir, et la coupe se vide. Une douce euphorie lui monte à la tête. Il la voit avancer sa main vers… la bouteille de bulles.
— Je peux vous resservir, Marc ? Elle est très bonne, cette Veuve Clicquot.
— Oui… oui, faites, je vous en prie.
Marc trempe ses lèvres dans la coupe que vient de lui remplir la blonde. Il ne prend pas garde à un drôle de mouvement du poignet d'Élodie. Elle referme son sac avec les billets qu'elle vient d'y fourrer, lâche également le flacon dont elle vient à nouveau de prélever quelques gouttes qui se sont diluées dans les bulles pétillantes de la coupe de Marc. Les verres s'entrechoquent et le beau visage se penche sur celui de l'homme. Elle dépose un bisou sur le front où coulent encore quelques traces de sueur. Il se sent comme sur un petit nuage. Bon sang, qu'il est bien ! Tellement bien qu'il lui semble flotter dans l'air de sa chambre alors que les traits de la belle blonde se font plus flous. Il ne pige pas ce qui lui arrive. Un pareil coup de pompe en cet instant si précieux où elle lui caresse la joue, quel manque de chance !
Le soleil entre par les espaces mal clos des rideaux de la chambre vingt-six. Marc Durieux se réveille avec un mal de crâne conséquent. Quelques minutes pour remettre en place ses idées et il s'assoit sur le lit. Toujours vêtu, il n'a pas seulement tiré les couvertures ni les draps. Un détail vient d'un coup lui rappeler que la jeune Élodie et lui ont avalé toute la bouteille de champagne. Élodie ? Où est-elle, la gredine ? Il appelle doucement, d'une voix pâteuse.
— Hello ! Élodie, ma belle, où te caches-tu ?
Silence total ! Bizarre, puisqu'il ne garde pas le souvenir qu'elle soit partie. La douche est entrouverte, mais point de jeunette. Force lui est de constater qu'elle a filé à l'anglaise. À l'anglaise ? Oui, mais pourquoi ? Et le regard de Marc se porte sur le meuble qui contient sa mallette. Il se précipite pour jeter un coup d'œil sur la serviette. Ouf ! Elle est toujours bien en place. Son cœur se remet de ses émotions. C'est un nouveau doute qui le fait revenir vers l'armoire. L'attaché-case est désormais sur le lit. Lorsqu'il l'ouvre, il chancelle : tout son contenu a disparu. Merde ! Allégé d'une somme foutrement importante, et cela sans aucune effraction. Comment digérer ce larcin ?
Trop belle pour être honnête ! Il se rend compte qu'il s'est fait avoir dans les grandes largeurs. Il ne lui reste plus qu'à aller raconter son histoire au commissariat du coin. Oui ? Mais comment prouver ce qu'il raconte ? Les deux coupes sont toujours sur la table, mais visiblement elles ont été minutieusement lavées ; la bouteille de champagne, elle aussi, ne présente aucune trace de doigt. Visiblement, la jolie voleuse a tout effacé de son passage dans la chambre. Marc se souvient aussi que l'employée de nuit n'a pas vu cette Élodie qui s'était réfugiée dans les toilettes. Le serveur, lui, se souvient vaguement de la femme qui n'avait pas de quoi payer son verre ; il confirme aussi que c'est bien Marc qui l'a invitée et qui a payé pour elle.
Le flic qui prend sa déposition ne se fait aucune illusion : cette femme est une professionnelle, et la retrouver équivaut à chercher une aiguille dans une meule de foin. De plus, il s'étonne fortement qu'un type comme ce Marc Durieux trimballe dans une mallette des milliers d'euros. Finalement, c'est encore le volé qui va devoir s'expliquer. Et pour les assurances ? Pas d'effraction, pas de trace non plus de vol. Et encore moins de la présence réelle d'une somme importante dans l'attaché-case du monsieur. Pas simple pour Marc, qui transpire de plus belle de saisir que, du coup, c'est lui qui est dans le collimateur des flics. Il jure, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendra plus et se souvient d'une maxime que lui rabâchait sa mère ; cette sentence prend toute son ampleur, tout son sens, au vu des événements de la veille.
Bien beau qui ne vaut guère…
Ainsi va la vie, et le monde tourne toujours. S'il y a des baisés, c'est forcément parce qu'il y a des baiseurs. Marc en est pour ses frais, et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Mais plaie d'argent n'est pas mortelle : seul son amour-propre vient de prendre du plomb dans l'aile.